Un monde à portée de main – Maylis de Kerangal

« À vingt ans, Paula entre dans le prestigieux Institut de peinture de Bruxelles. Elle y apprend à copier les surfaces qui composent le monde, à donner l’illusion des matières vivantes. Les nuits blanches s’enchaînent, les sentiments tournoient. Des studios de cinéma de Cinecittà, à Rome, au fac-similé de la grotte de Lascaux, elle s’immerge dans le travail. Sous son pinceau, les images enchevêtrent le passé et le présent, le loin et le proche, la fiction et la vie. 
Mais si Paula veut comprendre le monde qu’elle peint, il lui faudra d’abord le saisir de ses mains.
»


C’est avec un peu d’appréhension que j’ai commencé ce livre de Maylis de Kerangal. J’avais essayé de lire Réparer les vivants l’année dernière, mais j’avais eu du mal à me faire à l’écriture particulière, et j’avais finalement reposé le bouquin. Ici, c’est l’intrigue qui m’attirait, la création du faux, les voyages formateurs à travers l’Europe, la fascination des belles matières.

Heureusement, j’ai accroché directement avec l’écriture, qui m’a semblé différente de ce que j’avais lu quelques mois auparavant. C’est vrai que c’est un style singulier, avec des phrases très longues, un peu mystérieuses, souvent poétiques. J’ai trouvé que c’était particulièrement bien choisi pour ce roman, surtout lors des descriptions de tableaux. Il est difficile de décrire une peinture par les mots uniquement, de rendre compte des couleurs, des formes et des nuances. En se servant de phrases longues et colorées, l’auteure permet au lecteur de se créer son propre tableau en pensée, et de lui donner une impression plutôt qu’une image exacte. Le vocabulaire employé est riche, et pas uniquement parce qu’on retrouve les termes techniques de la peinture, et des différents bois, marbres et pierres précieuses.

J’ai adoré suivre Paula dans l’aventure de la peinture, des cours à Bruxelles aux grottes de Lascaux, en passant par la Russie et Rome. Même si j’ai trouvé le roman un peu long lorsque Paula est à la Cinecittà, le début de carrière de cette jeune fille reflète ce que beaucoup d’artistes-peintres doivent vivre: des contrats à droite à gauche, sans être sûr de ce qui viendra après, trop peu payé pour être réellement indépendant, souvent obligé de repasser un temps par la case domicile familial, savoir faire autre chose que seulement peindre. C’est un vrai apprentissage que subi Paula dans ce roman, car une fois sortie de l’Institut, les techniques sont presque mises de côté, il s’agit plus de se familier avec cet art de vivre, étoffer son carnet de contacts, maîtriser de nouvelles langues pour être visible.

C’est un roman initiatique, d’une Paula qui se jette à corps perdu dans la peinture, pleine de bonne volonté mais échouant à voir l’invisible. Un roman fort, où l’union et l’entraide peuvent porter bien plus loin que la compétition, un récit vibrant d’énergie et d’envie de voir le monde autrement. Un bon moment passé à découvrir les secrets de la peinture d’imitation !

Et dans ce bruit, Paula commence à peindre, condense en un seul geste la somme des récits et la somme des images, un mouvement ample comme un lasso et précis comme une flèche, car l’écaille de tortue contient à présent bien autre chose qu’elle-même, ramasse les genoux écorchés d’une fillette de cinq ans, le danger, une île au fond du Pacifique, le bruit d’un œuf qui se lézarde, la vanité d’un roi, un marin portugais qui croque un rat, la chevelure ondoyante d’une actrice de cinéma, un écrivain à la pêche, la masse du temps, et sous des langes brodés, un bébé royal endormi au fond d’une carapace comme dans un nid fabuleux.

Un monde à portée de main

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