Le malheur du bas – Inès Bayard

« Au coeur de la nuit, face au mur qu’elle regardait autrefois, bousculée par le plaisir, le malheur du bas lui apparaît telle la revanche du destin sur les vies jugées trop simples. » Dans ce premier roman suffoquant, Inès Bayard dissèque la vie conjugale d’une jeune femme à travers le prisme du viol. Un récit remarquablement dérangeant.


Le ton est donné dès le résumé, et effectivement le roman est pesant, nimbé d’une atmosphère sombre. Apercu tout l’été sur Bookstagram, je l’ai finalement acheté au salon du livre de Francfort en Octobre. J’ai mis du temps à le commencer, je voulais être dans une disponibilité d’esprit totale lors de la lecture.

Dès le début du roman, dès les toutes premières lignes, le malheur est là, présent, à l’instar d’Une chanson douce de Leila Slimani. Très vite on comprend que le début n’est en fait que la conséquence, l’aboutissement, la fin de cette histoire. Avec un tel décor, il est impossible de reposer le livre, j’ai été prise dans la souffrance de Marie comme dans une spirale.

C’est une histoire crue, douloureuse, commune à beaucoup de femmes violées, et racontée avec une telle justesse que j’ai été mal à l’aise jusqu’à la fin, jusqu’à la chute – puisque c’est réellement de ca dont il s’agit. Inès Bayard nous impose d’être dans la peau du personnage, grâce à une mise en scène soignée: le reflet d’une vie tranquille, sans grands éclats, au sein d’une famille tendrement aimante, à peine remuée par la vie culturelle de Paris et un cercle d’amis de longue date. Marie aime son boulot dans une banque, elle n’est pas la meilleure de l’agence, mais elle se contente d’être là et d’aider ses clients.

Et puis le drame survient, justement de ce travail qu’elle aime tant. Son vélo crevé, le directeur de l’agence la ramène en voiture et la viole, devant chez elle. D’une violence incroyable, cette scène était pourtant nécessaire au roman (au lecteur aussi, peut-être) pour comprendre d’où vient le mal, pour comprendre la suite du roman, pour réaliser le traumatisme de Marie et ses réactions futures.

Lentement, Marie va se noyer, sans même un appel à l’aide. Sous nos yeux, elle va camoufler cette blessure (au sens propre comme au sens figuré) du reste du monde, honteuse de quelque chose dont elle n’est pas responsable, elle espère et redoute que son mari remarque ce qui s’est passé, le tenant irrationnellement pour responsable de ne pas l’avoir sauvée, aidée. C’est une descente aux enfers qui s’annonce, lorsqu’elle apprend qu’elle est enceinte. Persuadée d’être enceinte du directeur, elle va exorciser son viol à travers cet enfant, non pas en l’aimant pour conjurer le sort, mais en lui faisant payer le crime de son père. Elle va le négliger, le malmener, essayer d’avorter, puis de supprimer l’enfant à maintes reprises, ces tentatives resteront toujours sans succès. Le comportement de Marie n’est pas seulement décrit par des adjectifs, mais plutôt par des sensations « Les murs se rapprochent, son coeur bas, ses jambes lâchent, la main sur son épaule comme un pavé », communiquées au lecteur. J’ai vécu l’expérience presque physiquement, car mon corps ressentait tous ces changements physiques énoncés dans le livre.

En choisissant un prénom répandu (qui ne connaît pas une Marie ?), l’auteur nous questionne: savons-nous vraiment comment se portent nos voisines ? Pouvons-nous les aider ?

C’est un roman brutal, âpre, dérangeant qui nous force à voir la vérité en face, à mettre un nom, des mots, des actes sur le viol et sur ses répercussions. Une tension qui gagne en intensité tout au long du récit pour exploser à la fin, malgré le dénouement connu.

Alise 🐢

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